RESSOURCES PEDAGOGIQUES POUR LES ENSEIGNANTS

Le cas du subjonctif

Emmanuel Gely, Lycée Jules Verne, Guatemala

Une anecdote pour commencer

Des élèves hispanophones de quatrième qui avaient révisé peu auparavant la conjugaison du subjonctif présent devaient répondre à la question suivante tirée des annales du brevet des collèges :

Dans « Je reviendrai au Havre une fois fortune faite. » Remplace « une fois fortune faite » par une proposition subordonnée conjonctive de même sens.

 

Parmi les multiples réponses proposées se trouvaient ces deux ci :

  1. «Je reviendrai au Havre quand je sois riche.»
  2. «Je reviendrai au Havre une fois que je fasse fortune.»

Ils avaient compris la question mais pourquoi donc avaient-ils employé le subjonctif ?

 

Outre cette anecdote récente, en vingt ans d’enseignement du français en milieu hispanophone, je ne m’étonne plus depuis belle lurette de phrases comme : « Le brave chevalier voulait que ses amis  l’accompagnaient au combat. »

 

Reprenons les trois exemples

Je dis parfois à mes élèves que si le français et l’espagnol sont des langues cousines, ce ne sont que des cousines et pas des sœurs jumelles. Ceci est valable pour le subjonctif également :

  1. Volveré a Le Havre cuando sea rico.
  2. Volveré a Le Havre una vez haga fortuna.
  3. El valiente caballero quería que sus amigos le acompañaran al combate.  

Dans ces trois phrases en espagnol le subjonctif (présent dans les deux premières et imparfait dans la troisième) est employé à juste titre, mais en français on choisira un autre mode ou un autre temps :

  1. Je reviendrai au Havre quand je serai riche. (Futur, mode indicatif)
  2. Je reviendrai au Havre une fois que j’aurai fait fortune (Futur antérieur, mode indicatif)
  3. Le brave chevalier voulaient que ses amis l’accompagnent au combat (Mode subjonctif certes, mais au présent). Un clin d’œil aux puristes : « accompagnassent » au subjonctif imparfait ferait sourire un élève mais son emploi, une fois expliqué, ne choquerait pas un hispanophone comme nous le verrons dans un instant.

Que s’est-il passé dans l’esprit des élèves hispanophones qui ont rédigé les trois phrases en français ?

Dans les deux premiers cas, ils ont évidemment calqué une langue sur l’autre : subjonctif en espagnol, subjonctif en français, d’autant qu’ils venaient de réviser le subjonctif présent. Ils devaient se sentir en outre satisfaits d’employer deux subjonctifs irréguliers !

 

 

Dans le troisième cas, l’espagnol emploie couramment le subjonctif imparfait, ce en quoi il est plus cohérent que le français moderne du point de vue de la concordance des temps.

Les élèves hispanophones cherchent donc cette concordance ;  ils utilisent par conséquent un temps du passé qui leur semble plus logique. Même les élèves d’un niveau avancé connaissant le subjonctif présent en français sont souvent tentés d’utiliser l’imparfait de l’indicatif pour respecter cette concordance des temps si naturelle en espagnol mais ils ne disposent, et pour cause, d’aucun outil qui leur convienne puisque le subjonctif imparfait a pour ainsi dire disparu de l’usage moderne du français.

À nous d’expliquer à nos élèves que, dans ce cas, le français moderne utilise le subjonctif présent.

 

 

Une curiosité pour nos élèves hispanophones : ils remarqueront avec intérêt la ressemblance entre une des deux formes du subjonctif imparfait en espagnol (celle en –se) et le subjonctif imparfait en français. Par exemple : que je parlasse, que tu parlasses… = que hablase, que hablases (ou que hablara, que hablaras, la forme en –ra étant plus communément employée en Amérique Latine mais la forme en –se étant parfaitement connue et comprise également). Si en plus il s’agit d’élèves latinistes, tout s’éclairera davantage lorsqu’ils verront les subjonctifs imparfait et plus-que-parfait en latin.

 

Ci-dessous un bilan des principales différences d’emploi du subjonctif entre les deux langues. Pour le reste, l’emploi de ce mode est globalement identique en français et en espagnol. Toute suggestion permettant de compléter ce document sera la bienvenue, évidemment !

 

 

Bilan des principales différences entre les deux langues

Subjonctif en espagnol mais pas en français

CUANDO + SUBJUNTIVO = QUAND + FUTUR DE L’INDICATIF (Cuando me llames… Quand tu m’appelleras)

 

EN CUANTO + SUBJUNTIVO = DÈS QUE + FUTUR DE L’INDICATIF (En cuanto lleguemos… Dès que nous arriverons)

 

EXPRESSION INTRODUISANT L’IDÉE D’UN ÉVÉNEMENT À VENIR (à rapprocher de « quand » ou « dès que ») comme : una vez + subjuntivo = une fois que + futur de l’indicatif (Una vez esté en casa,… Une fois que je serai chez moi,…)

 

ESPERAR QUE + SUBJUNTIVO = ESPÉRER QUE + FUTUR DE L’INDICATIF (Espero que puedas… J’espère que tu pourras…) attention : ceci n’est plus valable quand «esperar» a le sens de « attendre » (Espera a que llegue su amigo. = Il attend que son ami arrive. – le subjonctif est employé dans les deux langues.)

 

SI + PRETÉRITO IMPERFECTO DEL SUBJUNTIVO = SI + IMPARFAIT DE L’INDICATIF (Si supiera, te contestaría. Si je savais, je te répondrais)

 

PROPOSITION SUBORDONNÉE AU SUBJONCTIF = PROPOSITION INFINITIVE

(Les pedí que vinieran. Je leur ai demandé de venir)

Subjonctif en français mais pas en espagnol

SUPERLATIVO + INDICATIVO = SUPERLATIF + SUBJONCTIF (Es la peor película que he visto. C’est le plus mauvais film que j’aie vu.) encore que dans ce dernier cas on lit souvent en espagnol « que haya visto» au subjonctif même si la norme recommande l’indicatif comme dans l’exemple entre parenthèses.

 

Subjonctif imparfait et plus-que-parfait

Temps systématiquement utilisés en espagnol même dans la langue courante mais d’emploi très rare et très littéraire en français.